« Se rappeler qu'un tableau, avant d'être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane, recouverte de couleurs, en un certain ordre assemblées ».
Maurice Denis.
Ils ont choisi le nom de prophètes en hébreu, pour indiquer le sens sacré qu'ils donnent à leur vocation artistique.
Leur hommage appuyé à Paul Gauguin, dont le dépouillement et le mystère silencieux de sa période marquisienne chantent à l'âme une douce musique, un peu triste et alanguie, leur passion pour les profondes influences orientales de l'art nouveau et la véritable recréation artistique ouverte par l'émergence de la courbe florale en font une école éphémère, une fulgurance, un élan de jeunesse, une parenthèse dans l'univers de la peinture.
Ils croyaient à vingt ans que l'on peut vivre de l'air du temps, comme dit le poète.
Ils pensaient savoir exprimer avec humour une conception définitive de la peinture.
Toujours en guerre contre l'académisme ambiant, parce que porteurs de valeurs partagées avec d'autres arts appliqués, ils sentaient monter en eux la force d'une peinture épurée, résolument revenue aux fondamentaux de l'inspiration qui bouleverse à cette époque l'ensemble des arts plastiques.
Ce courant artistique majeur que l'on désigne sous l'appellation d'art nouveau, les Nabis ont voulu à leur manière l'illustrer dans le champ de la peinture en créant des liens étroits avec les autres domaines de la création.
Emile Gallé révolutionne l'art du verre et entraîne à sa suite les frères Daum, les frères Muller, Georges de Feure, et même des cristalleries plus conventionnelles et moins inventives comme celles de Saint Denis ou de Baccarat.
L'inspiration végétale des estampes japonaises irradie brutalement, en quelques années, toute l'expression artistique du moment qui privilégie soudain les plantes aquatiques, les fleurs, les femmes et les insectes.
Il est vrai que les célèbres nymphéas avaient ouvert une voie royale…
Hector Guimard secoue l'architecture urbaine avec les mêmes principes esthétiques que ceux que Louis Majorelle applique à l'ébénisterie.
La bourgeoisie de la III° République, toujours sous l'influence des ornementations raides et convenues de Haussmann crie à la décadence, a l'irruption de l'art « nouille » sans bien saisir, mais après tout est-ce le rôle de la bourgeoisie que de comprendre l'art, que l'irruption de la ligne courbe dans l'architecture urbaine constitue une tentative quasi désespérée de bousculer la rigueur, la brutalité et le conformisme de la ligne droite et de l'angle droit qui reviennent en force avec les arts décoratifs.
Alphonse Mucha et Eugène Grasset réinventent l'affiche et le vitrail en leur inspirant un souffle différent, fait de femmes-lianes un peu mystérieuses et saisies dans des poses songeuses, de volutes de fumée formant des circonvolutions géométriques, de profils épurés et de kimonos stylisés.
Ils imaginent pour les besoins de la publicité naissante un Orient mythique à peine suggéré, une Asie de rêve campée à l'aide d'une simple ombrelle de papier huilé, un univers de courbes entrelacées et de camaïeux savamment dégradés.
En marge de son travail du verre qui explore les différentes teintes du blanc opaque ou légèrement irisé, Lalique invente une bijouterie nouvelle et mettant en scène les concepts de l'art nouveau.
Et au sein de cette révolution sensible des canons de l'esthétique, les prophètes, avec leurs tableaux volontairement recentrés sur des thématiques restreintes, délaissent tout un pan de la représentation picturale pour ne se concentrer désormais que sur des pièces intimistes et aux courbes soigneusement étudiées.
Seuls Bonnard et Vuillard sauront faire véritablement évoluer leur art et se souvenir plus tard des apports esthétiques portés par cet engagement artistique initial.
Tous en se dégageant progressivement des canons définis à vingt ans, ils garderont toujours un peu de cet esprit de l'école des prophètes, en lien avec les autres formes d'expression artistique, sans jamais s'aventurer dans les errements cubistes qui vont bientôt, autour du Bateau Lavoir, engendrer de nouvelles raideurs.
Car le début du XX° avec Léger et surtout Picasso, se hâte de réintroduire les angles abrupts et une vision d'un monde rigidifié.
Il n'y aura guère que Tamara de Lempicka qui saura, tout au long de son œuvre unique dominer les écueils indigestes et anguleux du cubisme et offrir une vision subtile du siècle naissant en réintroduisant les arts décoratifs dans un univers véritablement réinventé, elle qui se plaisait à préciser que chacune de ses toiles devait pouvoir lui être attribuée au premier regard et sans hésitation possible.
Les Nabis, eux, l'espace de quelques printemps, ont rendu hommage à la ligne courbe et Bonnard gardera toute sa vie, d'ailleurs, un intérêt non dissimulé pour les courbes et les rondeurs féminines, les motifs colorés et innocents des toiles cirées qui recouvrent les tables de cuisine, les petits appartements parisiens dépourvus d'installations sanitaires et dans lesquels la toilette s'effectue au moyen d'une cuvette et d'une éponge, au milieu de la cuisine, justement, et sous l'œil ému de l'artiste qui saisit une pose, un reflet, une carnation…
Lui.
Je suis consultant et formateur pour les hôpitaux publics essentiellement, je me déplace donc très régulièrement en train, c'est tellement plus facile, plus confortable, plus reposant, puisque je peux lire, travailler, dormir, brancher mon ordinateur, écrire, rêver, regarder des films ou des paysages, toutes choses que je n'avais jamais pu faire en voiture, bêtement concentré seul derrière mon volant.
Et pourtant, comme directeur régional de la société SOCOBIT, j'ai auparavant parcouru plus de quatre vingt dix mille kilomètres en un an, c'est d'ailleurs comme ça que j'ai perdu mon permis de conduire, par retraits successifs de points sur ledit permis.
En effet, plus le kilométrage annuel augmente et plus le risque statistique de commettre une infraction progresse.
Lorsqu'ils m'ont licencié, j'ai décidé de m'installer à mon compte et de vendre directement mon savoir faire aux établissements de santé qui achètent mes prestations intellectuelles.
A ce titre je réalise des missions de conseil et des actions de formation.
Je dois avouer que cette situation, qui pouvait sembler hasardeuse au départ, se montre de plus en plus confortable au fil du temps.
Je travaille à mon rythme, traite en direct avec les clients, et gagnant progressivement leur confiance, ils en viennent à me confier des missions récurrentes voire permanentes.
Eu égard aux fréquents changements de la réglementation encadrant l'achat public, je propose toujours aux hôpitaux des formations concernant le code des marchés publics et la dernière réforme parue, le succès de cette formation ne se dément pas.
C'est ainsi que j'avais été retenu par l'hôpital local d'Aigueperse pour un module de deux jours consécutifs destiné au directeur adjoint et aux agents des services économiques.
Habituellement, ayant beaucoup prospecté les hôpitaux de France et de Navarre, je me flatte d'en connaître plusieurs centaines et de connaître de nombreux directeurs ou directeurs adjoints.
Lorsque j'ai reçu la mission, incapable de situer cet établissement sur une carte j'étais un peu dépité, mais toujours désireux d'apprendre, ma curiosité m'a entraîné à aller voir immédiatement la localisation de cette commune dont le nom m'était inconnu.
Il faut dire que je suis spécialiste des trous perdus, inaccessibles, improbables, comme on dit à présent, et pour lesquels, faute de voie ferrée en activité, le voyage se termine souvent en autocar. Et là, j'ai été bien servi.
Qu'importe ! plus ils sont retirés du monde plus les petits établissements se montrent accueillants, heureux qu'ils sont de recevoir une visite, même payante : ils vous reçoivent du mieux qu'ils peuvent, vous logent, vous nourrissent, mettent à votre disposition un véhicule portant le logo de l'hôpital, c'est pratique pour circuler quand on n'a plus de permis de conduire : dans ces petits villages les gendarmes sont rares, et même s'ils sont de sortie, jamais ils n'arrêteraient un véhicule de l'hôpital.
Partant de chez moi le lundi à 8 heures, et après un changement à Bordeaux, un changement à Limoges et un changement à Gannat, j'arrivai à Aigueperse en autocar vers 17 heures.
Je m'installai à l'hôtel en ayant soin de mettre la première chemise sur cintre, afin qu'elle dispose de toute la nuit pour se défroisser, et choisis une cravate assortie.
La formation se déroula sans surprise, je constatai qu'aucune procédure de mise en concurrence entre les fournisseurs n'était respectée et que les fournisseurs locaux, qui pratiquaient pourtant des tarifs prohibitifs, étaient systématiquement privilégiés.
On m'expliqua sans grande conviction que l'on évitait ainsi les frais de livraison…
La boulangère proche de l'hôpital, qui avait l'immense avantage concurrentiel d'être la belle-fille du maire, disposait même d'un marché de fourniture de ses produits, essentiellement le pain et les pâtisseries, marché tacitement reconduit d'année en année depuis l'élection du maire et ledit marché semblait prêt à durer aussi longtemps que le mandat de son beau père, l'édile local.
Après avoir dispensé mes ultimes recommandations et recueilli les inévitables feuilles d'évaluation de la session je pris congé, me fis reconduire à mon hôtel où je passai la troisième nuit consécutive, ne pouvant regagner mes pénates que le lendemain grâce à une nouvelle journée de train.
Gannat, changement à Limoges, (où je prends quand même le temps d'acheter une salade composée vendue en barquette plastique avec son petit sachet de vinaigrette et son couvert en plastique qui se casse dès qu'on pique un peut trop fort et surtout une grande bouteille d'eau gazeuse) changement à Bordeaux….
C'est le retour.
A Limoges, je m'installe dans un compartiment de six places en première, c'est l'été, et même dans le train, la chaleur est sensible, le contrôleur m'a expliqué un problème technique de climatisation auquel je n'ai pas tout compris.
Il m'a conseillé de rejoindre les compartiments de seconde classe où la climatisation fonctionne parfaitement.
Honnêtement, au cours de mes voyages au Maroc, en Tunisie, au Surinam ou même en Polynésie, j'ai affronté d'autres températures et celle-ci ne vaut pas que je lui sacrifie ma quiétude.
Je referme la porte du compartiment, ôte puis suspends ma veste à la patère, desserre légèrement ma cravate, quitte mes chaussures et m'allonge sur la banquette ferme mais confortable, un bon livre à la main.
Malgré la chaleur, je me sens bien, tranquille, serein, content du devoir accompli et du client satisfait.
Un compartiment de six places vide, c'est un espace privilégié des transports collectifs : si personne ne vient vous importuner on peut dormir, travailler, rêver….
Elle.
Je suis née et j'ai grandi dans les quartiers nord de Marseille, je suis la troisième fille d'une famille de cinq enfants.
Mon frère aîné est mort dans une fusillade sur le Vieux Port, lorsque j'avais quatorze ans.
Mes parents ont fui l'Algérie après les tristes évènements de l'indépendance, ils sont venus vivre en France sans pouvoir cependant quitter tout à fait le bleu de la mer qu'ils avaient toujours connue.
Ce n'est qu'à la mort de mon père, ouvrier du bâtiment, que ma mère est venue à Nantes parce que ma sœur aînée y travaillait et pouvait l'y accueillir, mais aussi parce que désormais seule, elle ne pouvait plus payer le loyer.
A force d'obstination, j'ai suivi une scolarité normale, j'ai appris à me défaire de ce mélange d'intonations arabes et d'accent marseillais, d'expressions vulgaires qui émaillent la langue des cités, et puis surtout, après, j'ai pu entreprendre ce qui me tenait le plus à cœur : ma formation d'esthéticienne.
J'ai eu la chance, c'est vrai, de rencontrer des gens qui ont cru en moi et qui m'ont aidée, je repense à cette prof de français à Marseille, qui me reprenait inlassablement sans jamais perdre patience, à cet éducateur qui m'a giflée parce que je fumais un joint dans le hall de l'immeuble, à cette conseillère d'orientation avec qui j'ai longuement parlé de mon goût pour les traditions ancestrales des soins du corps et de la peau….
Je travaille depuis trois ans maintenant, dans un centre de thalassothérapie en Bretagne, la patronne est sympa, la clientèle fortunée, le rythme de travail est soutenu sans être éprouvant.
Nous travaillons bien, grâce à une palette de soins diversifiée et un savoir faire reconnu : bains à bulles, bains d'algues, bains de boue, balnéothérapie, piscine d'eau de mer, jacuzzi, massages, thérapies chocolatées (depuis deux ans), gymnastique aquatique…la liste des services que nous proposons serait trop longue à énumérer.
Notre vente de produits d'hygiène et de beauté à la marque du magasin, savons, shampooings aux algues, laits hydratants, masques faciaux…) complète sensiblement les revenus du centre.
Malgré sa propension naturelle à toujours nous faire travailler un peu plus, je devine que me patronne n'est pas stressée.
Par ailleurs, honnêtement, elle m'aime bien.
Elle sait toujours comment me valoriser pour mieux me rentabiliser, en toute finesse :
-Djamila, Monsieur Bertaut a son bain de boue à 16 heures et vous savez qu'il ne l'appréciera vraiment que si c'est vous qui le faites.
Pouvez vous gérer le gommage facial de Madame Dutreil en même temps que le bain de boue ?
Elle sait bien que cela exige de passer d'un exercice à l'autre en temps record sans que le client ne perçoive une précipitation nuisible à sa relaxation et sans qu'aucun des deux n'ait l'impression d'attendre.
Elle me le demande comme si j'étais la seule à savoir réussir cette prouesse, me lavant soigneusement les mains dans l'intervalle, afin que le masque au concombre de Madame ne soit surtout pas constellé des taches de boue de Monsieur.
J'accepte avec un sourire, même si elle m'irrite un peu, je ne lui en veux pas vraiment car on me reconnaît ici une douceur, une technicité, un savoir faire et un savoir être qui me valorisent.
Je soupçonne toutefois le Monsieur Bertaut, riche propriétaire d'une chaîne de distribution alimentaire de proximité, le contraire même de la grande surface, d'attendre de moi autre chose que des compétences cosmétiques.
Ses soupirs discrets et ses frémissements soudains lors de l'application des boues ne me conviennent que très modérément.
J'aimerais mieux que ses chairs flasques se maîtrisent un peu plus et que sa respiration cesse de s'emballer.
Ici, j'ai trouvé comme une deuxième famille.
Toute l'équipe est solidaire, les esthéticiennes ne se jalousent pas pour des raison futiles comme dans de nombreux salons, nous avons assez de travail pour occuper nos journées, les gens sont professionnels sans être obséquieux.
Un jour, peut être, ayant suffisamment économisé, j'ouvrirai mon propre institut mais sans la proximité de la mer et de ses prétendus bienfaits, les revenus sont beaucoup plus aléatoires.
Et en bord de mer les prix de l'immobilier sont prohibitifs, on dirait que le luxe consiste à avoir en permanence la possibilité de contempler la mer comme une nouvelle fontaine de jouvence.
Quand je pense qu'en Algérie ou même à Marseille, la mer ne nous a jamais prémunis contre la misère, je m'interroge.
Il n'empêche, je me vois bien, parfois, à la place de la patronne, organisant le travail des filles et gérant la comptabilité, veillant en permanence à la satisfaction des clients, l'œil constamment rivé sur la progression des recettes.
Lundi, j'ai reçu un appel de ma sœur sur mon portable : notre mère est malade, outre la dépression quasi permanente qu'elle cultive depuis la mort de son mari, qui n'a pourtant pas été à son égard un modèle de tendresse, elle souffre depuis peu de terribles douleurs de l'œil droit et les médecins ont diagnostiqué un décollement progressif de la rétine.
Il faut opérer son œil, elle est morte de peur, elle exige une dernière fois la présence de ses enfants, convaincue que son diabète, pourtant correctement équilibré, ne lui permettra pas de surmonter cette épreuve.
Les quelques jours de congé que je lui demande n'ont pas l'air de l'enchanter mais elle accepte, magnanime, et reconnaissante par ailleurs de la grande disponibilité dont je fais preuve dans l'exécution de mon travail.
C'est ainsi que je décide de me rendre chez ma sœur à Bordeaux, pour soutenir le moral de la troupe et recréer l'espace de quelques jours la cellule forte que nous avons constituée autrefois, malgré nos malheurs, nos fins de mois difficiles et l'attitude écrasante des hommes en général, que ce soient les pères, les frères ou les oncles, dans cette cité HLM où j'ai grandi.
A Limoges, je prends un café rapide entre deux trains puis je monte dans une voiture composée de compartiments aux portes closes et aux rideaux baissés.
Au hasard, j'ouvre une porte et le bruit réveille un petit homme brun, bien habillé, qui se redresse et me sourit.
Je suis un peu gênée :
-Bonjour, je ne vous dérange pas au moins ?
-Mais non pas du tout, je vous en prie, me répond-il, installez vous.
Malgré la chaleur qui règne dans le compartiment il porte une chemise Lacoste à manches courtes de couleur claire, un pantalon de costume de couleur grège, la veste complétant le pantalon est accrochée derrière lui, il arbore une cravate de couleur vive légèrement ouverte sur le col, il a enlevé ses chaussures mais je ne perçois pourtant pas la moindre odeur de pieds d'homme… ses bras sont dépourvus de poils mais bronzés.
Je suis un peu contrariée de l'avoir réveillé.
Il a repris la station assise et la lecture de son livre, les jambes allongées sur la banquette.
Je me suis assise sagement, les jambes croisées, le plus loin possible de lui et je l'observe discrètement à la dérobée.
On dirait un indien, un métis, ou… un arabe peut être ?
Réflexion faite, non, ses cheveux sont trop lisses et trop noirs pour qu'il soit arabe.
Les petites rides qui entourent ses yeux et les quelques rares fils blancs qui courent dans sa chevelure aile de corbeau trahissent son âge : il a probablement dépassé la quarantaine.
Sur son visage se lit comme une sorte de tristesse intérieure, les commissures des lèves pointent vers le bas, la bouche est un peu pincée, le menton est carré et le front dégagé.
Soudain ses yeux quittent la page qui semblait l'accaparer et se figent sur moi :
-Il fait chaud, hein ?
Je suis troublée, sa voix est douce et ferme à la fois, ses mains sont courtes et carrées, son teint mat me parle de pays lointains et ensoleillés, ses vêtements me font songer à mes clients du centre de thalassothérapie, j'ai comme une curieuse boule au creux du ventre.
-Oui, on dirait que la climatisation est en panne….je me sens stupide, c'est l'évidence même.
Il me répond, sans attendre que le silence ne s'installe encore entre nous :
-Le contrôleur m'a proposé d'aller en seconde classe mais je préfère avoir chaud et être tranquille.
Je ne parviens pas à dénoter la moindre intonation, la plus petite nasalisation ni le moindre indice qui me permettraient de localiser ses origines.
Il poursuit, l'air détaché :
-Vous allez jusqu'à Bordeaux ?
Je lui raconte les raisons de mon voyage, la fragilité de ma mère, mon intérêt pour mon travail… tout s'exprime dans un dialogue détendu, calme, émaillé de petits silences qui ne durent jamais trop longtemps.
Il est attentif à mes propos, sait adroitement relancer la conversation en s'intéressant à moi, sait aussi très bien m'expliquer un point de droit constitutionnel suite à une de mes interrogations sur l'égalité des droits entre les hommes et les femmes.
-Vous êtes prof, c'est ça ? Moi, à Marseille, j'ai eu une prof de français que je n'oublierai jamais car je lui doit tout.
Elle m'a littéralement appris à écrire correctement, à m'exprimer, mais surtout elle m'a donné le goût de la lecture.
Il me répond :
-Plus exactement, je suis formateur.
Exclusivement pour des adultes à qui j'enseigne le droit public, la législation hospitalière, la comptabilité et quelques autres matières tout aussi réjouissantes.
Il me fait rire.
Progressivement, je l'ai entraîné à s'exprimer sur lui-même, sur le terrain de la famille, et tout d'abord, après un silence, je lui demande quelles sont ses origines en ayant soin de décliner préalablement les miennes, que je ne saurais cacher de toutes façons.
Il m'indique volontiers être le fruit d'un métissage ultramarin.
Bon.
-Ultramarin ?
-Mais oui, les départements d'outre mer, si vous préférez …
Je me sens un peu sotte. Il est instruit.
Puis il m'explique qu'il a eu un premier fils, qu'il a ensuite divorcé après des années de mariage médiocre et qu'il a eu deux enfants avec sa seconde épouse.
Je lui avoue sans rougir que j'ai connu des hommes, bien sûr, que j'ai un petit ami, mais qu'en réalité je n'ai jamais jusqu'ici rencontré l'amour.
Le vrai.
Je ne sais pas ce qui me prend d'être aussi sincère.
Sans se départir de son calme et en me regardant avec un sourire, il m'explique alors que c'est important, dans l'existence, d'éprouver ne serait-ce qu'une fois, un véritable sentiment envers un autre être humain, mais qu'il faut parfois attendre longtemps, qu'il faut aussi savoir être attentif aux autres, être confiant dans ses propres intuitions, savoir donner tout autant que recevoir, savoir pardonner, écouter, entendre…
Il m'assure que je suis jeune et que ce jour arrivera nécessairement si je sais être à l'écoute des autres.
Sa façon de me parler ressemble à une caresse, ses intonations, le choix des mots, des images, me touchent profondément, je ne saurais expliquer exactement pourquoi.
Je suis troublée. Vraiment.
En l'écoutant et en lui répondant, je regarde ses mains, dont il se sert pour ponctuer son propos.
Il ne gesticule pas, ne fait jamais de grands gestes, mais ses mains, la droite, surtout, renforcent bien les passages importants. On sent l'homme habitué à s'exprimer en public, à captiver un auditoire, à retenir l'intérêt d'un groupe.
J'imagine qu'avec lui, même le droit ou la comptabilité peuvent devenir intéressants, s'il est aussi adroit à expliquer et à enrichir son propos d'exemples soigneusement choisis, d'anecdotes ou de pointes d'humour.
Et je me prends à imaginer que ces mains me déshabillent lentement, me caressent avec douceur, avec adresse, réveillent mes sens endormis à fleur de peau.
Ce doit être la chaleur de ce compartiment et la fatigue du voyage…
Lui.
Elle est jeune, jolie et vraiment sympathique.
J'adore sa voix douce et ses manières délicates.
Elle est assise à l'autre bout du compartiment et moi je suis assis côté fenêtre, la plus grande distance possible est donc maintenue entre nous.
J'ai l'impression qu'elle s'intéresse à ce que je lui raconte mais peut être qu'en fin de compte ce n'est qu'un agréable moyen de tromper l'ennui du voyage.
Elle n'a sorti ni magazine ni livre de son sac, elle soutient le feu de la conversation, veille à ne pas laisser s'instaurer le silence, me sourit par moments…
Lorsqu'elle commence à parler d'elle-même, je sens toutefois poindre une note de tristesse.
L'enfance n'a pas dû être facile, malgré la gaieté naturelle de gens du sud.
Il a fallu qu'elle se batte et sous ses airs d'apparente fragilité perce une forte volonté d'accéder à un statut social acceptable.
Pas de maquillage, pas de doigts jaunis de nicotine, pas d'alliance, des ongles parfaitement manucurés, une tenue vestimentaire élégante et qui met bien en valeur sa silhouette mince mais non dépourvue de formes, il s'agit de toute évidence d'une jeune femme bien élevée, intelligente, et qui s'exprime avec un excellent vocabulaire.
La conversation a tourné de curieuse manière.
Alors que je ne la connais pas, on rencontre toute sorte de gens dans les trains, nous nous comprenons parfaitement, partageons de nombreux points de vue, et parlons maintenant de l'importance de l'amour dans l'existence humaine.
J'ai l'impression de rêver.
Elle se livre d'une manière spontanée, authentique et si touchante qu'elle donne envie de réparer une injustice flagrante.
Si elle vient s'asseoir plus près, je ne réponds plus de rien.
Quand elle m'a demandé mon âge, tout à l'heure, j'ai eu un petit pincement au cœur mais je n'ai pas hésité à lui révéler la cinquantaine qui arrive à grand pas, ce n'est plus désormais qu'une question de mois, comme la vie passe vite, hein mademoiselle, alors profitez bien de la fraîcheur exquise de vos vingt sept printemps, enfin un truc dans ce genre, bien entendu j'avais un peu honte de piller Ronsard sans vergogne mais que voulez vous, elle était tellement jolie.
Sa réponse m'a troublé :
-C'est vrai ? Quarante neuf ? Franchement j'aurais dit quarante au grand maximum.
Vous paraissez plus jeune…
L'espace d'un instant j'ai senti dans ce sourire enjôleur et dans cette observation sur mon état de conservation apparent un appel, une invitation, une promesse.
Le démon s'est réveillé et a rappliqué au grand galop.
Celui là, il n'est jamais très loin, même quand on croit l'avoir soigneusement enfermé dans les solides filets d'une vie de famille tendre et chaleureuse, d'un couple stable depuis plus de dix ans, d'une fidélité mutuelle qu'on s'est offerte en partage devant Dieu, Madame le Maire, les témoins, les amis et toute la famille réunie.
Elle.
Bon alors là, avec ça, s'il n'a pas compris qu'il me plaît bien, c'est qu'il ne veut pas comprendre.
Je n'éprouve pas la gêne que je devrais normalement ressentir en me comportant de la sorte envers un inconnu.
Il m'attire, je pressens en lui la douceur et la fougue en même temps, la tendresse et la passion, je lis dans ses yeux la tentation, ce n'est pas encore du désir mais on en est pas très loin, j'adore voir comment les hommes se troublent dès qu'on leur laisse entrevoir une possibilité, même incertaine, même fragile.
Il va craquer, je le sens….
Il est mignon, il continue à parler mais même si le ton de sa voix n'a pas changé, je perçois bien la grande difficulté dans laquelle il se trouve.
Mais pourquoi ne vient-il pas s'asseoir plus près de moi ?
Son cerveau doit désespérément chercher une issue, savoir que maintenant il doit se décider, choix du cœur ou choix de la raison, impulsion génésique ou douceur de son foyer.
J'aimerais bien qu'il cède à son envie…
Progressivement, il m'explique avec beaucoup d'adresse toutes les difficultés vécues lors de son premier divorce, cette première femme qu'il n'aimait plus, ses nombreuses aventures avec d'autres femmes, sa volonté de construire avec sa deuxième épouse un couple stable, son bonheur d'y être parvenu et sa capacité à ne pas compromettre sa famille et son mariage simplement pour un désir humain, cette recherche du plaisir que l'on peut comprendre mais que les épouses ont parfois du mal à pardonner.
Te fatigue pas, j'ai compris.
Il met humblement sur le compte de l'âge cette capacité de résister à la tentation, chose dont il avoue qu'elle fut longtemps au dessus de ses forces.
Ou alors il faudrait que ce soit une remise en cause définitive, avec toutes les conséquences et les souffrances infligées aux autres, à ses proches que l'on aime, à ses enfants qui n'ont demandé ni à naître ni à être secoués, bouleversés, traumatisés par le cyclone d'un divorce.
Bon, si je comprends bien, son truc c'est du genre rupture définitive, oui, mais des coups d'épingle dans le contrat, non.
Et en plus il a des principes moraux, donc également des qualités de cœur, puisqu'il résiste au désir par amour pour sa femme. Ou par crainte des représailles, des complications…
A moins que ce ne soit un catholique obtus ?
Dommage, on aurait pu s'amuser un peu, se donner mutuellement beaucoup de plaisir et qui sait si ,finalement, il ne se serait pas un jour laissé entraîner plus loin…
Quel abruti, mais quel abruti je fais !
Elle est si jolie, si tentante, et j'en ai tellement envie…
En plus, rien au monde ne doit être plus vexant pour elle, lorsqu'une jolie femme vous propose un aussi merveilleux cadeau, que de le dédaigner en prétextant la fidélité conjugale.
Je crains fort de l'avoir humiliée.
J'ai dû lui faire de la peine, je lis dans son regard un léger désappointement, oh bien sûr la conversation se poursuit agréablement, mais je perçois bien que quelque chose vient de produire, comme une déchirure après un infime craquement dans un léger tissu de soie.
Bien entendu si ce n'est qu'une aventurière en quête de frissons volés, elle se consolera vite ailleurs.
En revanche, si elle était sincère, et c'est un peu ce que je crains, car elle n'a rien d'une allumeuse, elle serait même plutôt classique et réservée, elle doit être peinée et je n'aime pas faire du mal aux autres.
Enfin honnêtement, j'ai vraiment raté quelque chose….
Alors pourquoi avoir agi ainsi ?
Par crainte des complications, par peur de me laisser entraîner à des conséquences irréversibles, par lassitude de recommencer à chaque fois une histoire nouvelle, par lâcheté, par instinct de conservation pour mon couple et mes enfants ?
Oui probablement un peu de tout cela à la fois.
Et puis avec un tel écart d'âge entre nous, que pouvait-elle chercher d'autre que l'aventure ou le statut de maîtresse entretenue ?
Quand elle aura quarante ans et moi soixante trois, si je suis encore de ce monde, elle aura honte de paraître en public à mes côtés, s'inventera des excuses pour pouvoir sortir seule, rencontrera discrètement des hommes de son âge, rentrera tard avec des alibis boiteux, évitera de me regarder dans les yeux…
Moi, avec mes rhumatismes, et mes mains déformées par l'arthrite, je passerai en maugréant mes soirées devant la télé ou au coin du feu…
-Mesdames et Messieurs, dans quelques instants notre train arrive en gare de Bordeaux Saint Jean. Bordeaux Saint Jean, trois minutes d'arrêt.
Le haut parleur grésille.
Dans un grand crissement de freins la lourde machine ralentit dès qu'elle passe au dessus de la Garonne.
La jolie jeune femme se lève, prend sa petite valise rouge, son sac à main, ouvre la porte du compartiment sans un mot ni même un regard, et se dirige vers la sortie.
Je range tranquillement mes affaires, remets mes chaussures, resserre ma cravate et enfile ma veste avec des gestes assurés.
Ainsi va la vie.
J'aime bien ce costume d'été, il est léger, infroissable, et sa tenue est irréprochable.
Elle aurait quand même pu me dire au revoir.
Je l'ai vexée, c'est certain.
En prenant pied sur le quai je songe que j'en garderai probablement un beau souvenir, l'image ensoleillée d'une histoire qui aurait pu naître, un léger parfum d'inachevé, et certaine vanité à se sentir encore désiré.
Les hommes sont ainsi faits.
Sur le quai, les voyageurs se dirigent vers les escaliers conduisant au passage souterrain. Il y a beaucoup de monde.
Soudain elle émerge de la foule, je ne l'ai pas vue arriver, elle s'approche de moi et me dit de sa voix douce :
-Bon eh bien au revoir et bonne chance !
Je lui réponds dans un sourire :
-Au revoir et bonne chance à vous aussi, jeune fille !
J'aime bien les appeler ainsi ou alors ma grande, comme elles sont souvent plus grandes que moi, en général elles apprécient.
D'ordinaire, jeune fille passe très bien jusqu'à la trentaine, sauf si elles sont mariées, bien entendu…
Et, chose incroyable, mais je vous jure que c'est vrai, elle se penche légèrement et m'embrasse délicatement sur les deux joues, un peu trop près de ma propre bouche, toutefois, pour que ce ne soit que le fruit d'un pur hasard.
Ce n'est pas la manière sonore et gaie dont elle doit probablement embrasser ses amis, c'est plus doux, plus lent, plus sensuel, plus tendre…
J'en frissonne encore en l'écrivant.
Elle se retourne et s'en va.
Elle marche devant moi de son pas vif et alerte, elle porte des chaussures d'été à talons et un pantalon de toile légère qui s'arrête à mi-mollets.
La dernière image que je garde d'elle c'est celle de son joli séant moulé dans la toile : il ondule plaisamment à cause des talons hauts.
Et je souris en la regardant s'éloigner.
Vérone.
« Passant par Vérone, derrière les créneaux
J'irai voir le fantôme du beau Roméo
Ce s'ra l'Italie comme dans les chansons
Taxi vite allons à la gare de Lyon ».
Barbara.
Blottie au bord de l'Arno comme une perle sertie d'un jonc d'or, posée sur la plaine à égale distance des Alpes et de l'Adriatique, Vérone, sans posséder l'orgueilleuse munificence de Venise ni la fièvre industrieuse et agitée de Milan, constitue un joyau subtil et délicat de l'histoire italienne.
Mondialement connue pour ses deux amoureux contrariés, Roméo et Juliette, Vérone est dès l'Antiquité romaine le siège d'une agglomération importante, avec ses bains publics, ses édifices collectifs, ses ruelles et ses maisons d'habitation dressées autour d'une cour centrale destinée à recueillir les eaux de pluie.
Sous l'actuelle place où se tient le marché vivant et coloré, riche des couleurs et des senteurs méditerranéennes, l'huile d'olive y côtoie les tomates confites et les jambons crus séchés en montagne, subsistent d'importants vestiges de l'époque romaine que l'urbaniste moderne a eu à cœur de laisser voir au passant, grâce à une intelligente balustrade protégeant la fosse s'ouvrant sous ses pieds.
Dans le plus pur style vénitien, les grands immeubles de la place s'ornent de gigantesques fresques colorées où les Dieux et les hommes, sur fond de grands aplats ocres et beiges, racontent les grandes séquences de la mythologie gréco-romaine.
La profusion d'églises, de fontaines ouvragées, de palais et de riches demeures bourgeoises raconte en silence la richesse passée de Vérone, ville de négociants, patrie de Dante Aligheri, et qui abrite également un étrange tombeau aérien.
Au détour des ruelles ombragées, des musiciens de rues attirent un instant l'oreille et le regard car ils ne jouent que de la musique classique.
Ici un violon alerte fait revivre un instant Paganini, un peu plus loin une harpe, à l'ombre d'une tonnelle, égrène ses notes cristallines qui montent dans l'air comme des grappes de bulles de savon échappées d'un jouet d'enfant, avec leurs reflets irisés et leur éphémère beauté.
Vérone semble empreinte d'une douce nostalgie à l'égard d'un passé prestigieux.
Elle fut grande, belle, puissante, ses habitants s'attachent à lui conserver ses plus beaux édifices et son patrimoine artistique et culturel, mais même au plein cœur de l'été, et malgré les milliers de touristes qui se pressent pour poser la main sur le sein de bronze de Juliette, il paraît que ce geste porte bonheur aux amoureux de la terre entière, Vérone semble un peu en dehors de son époque et des réalités du temps.
Alors Juliette, oui bien sûr, attardons nous un instant, nous avons tout notre temps, pour pénétrer en une lente procession, tant la foule est dense, sous cette imposante porte cochère et le long de ce mur noir émaillé de milliers de petits ex-votos païens déposés là en l'honneur de leur amour par des couples de tous âges et de tous pays.
Comme les cœurs percés d'un flèche que les amoureux gravaient dans les arbres, chaque couple dépose un petit papier collant, avec les deux prénoms et la date de son passage, parfois son pays d'origine.
J'ai ouï dire il y peu que la maire de Vérone souhaitait mettre un terme à cette tradition naïve qui déparerait selon lui la beauté du site.
C'est dommage, sans être romantique à l'excès, comment ne pas être touché par l'universalité de cette tradition et surtout par la symbolique même de ce couple déchiré qui représente l'amour à travers le monde entier ?
Dans la cour pavée, bien ombragée, qui repose un instant des ardeurs de l'été italien, se dresse la statue de bronze dont le sein gauche luit d'une patine dorée contrastant étrangement avec le visage et le reste de son corps.
A mi hauteur, sur la façade de droite, se dresse le fameux balcon sous lequel venait l'attendre son amoureux transi.
L'ordre de déambulation semble assez bien établi, on se poste d'abord sous le balcon, on vient ensuite toucher le sein gauche de Juliette en le prenant dans la paume, on la photographie ou on se fait photographier à côté d'elle, puis on quitte en silence la cour pavée pour rejoindre la rue inondée de soleil.
Etrange rite païen, le silence surprend comme dans une église.
Une jeune mariée marche sous les arcades ombragées, elle porte une coiffure élégante et compliquée qui se compose de boucles artistement relevées en un chignon qui met bien en valeur son abondante chevelure noire.
Sous la robe longue de couleur crème, on devine une élégante culotte de lingerie fine, une de ces pièces de soie ornée de volants et de dentelles, la robe est probablement un rien trop translucide, l'effet est surprenant tandis qu'elle disparaît dans la pénombre de la galerie.
Le théâtre antique, qui ressemble aux arènes d'Arles a gravement pâti des injures du temps.
Il se dresse un peu à l'écart de la ville ancienne, au milieu d'une large place qui devait jadis permettre la circulation des chars et des foules s'y rendant pour assister aux jeux du cirque.
Pour l'heure, en vue d'une représentation de Nabucco, on y installe des décors de carton pâte et de polystyrène peint que des manutentionnaires attentionnés déchargent de deux camions stationnés devant l'entrée.
Il est temps de trouver une terrasse ombragée, au détour d'une rue silencieuse et interdite aux voitures, pour déguster sous la tonnelle un carpaccio aux câpres et au parmesan, accompagné d'un verre de rosé bien frais.
Et soudain, en arrivant sur cette superbe place bordée d'arches séculaires, s'élève le son magnifique d'une flûte traversière accompagné des paisibles arpèges d'une guitare classique.
La jeune fille, en robe bleue sans manches, doit avoir au plus seize à dix sept ans et joue visiblement de la flûte depuis de nombreuses années, la qualité du son qui monte et résonne le long des façades en dit long sur sa maîtrise de l'instrument et sur la lecture simultanée d'une partition posée devant elle sur un fin chevalet métallique.
Tout dans sa tenue, sa façon de poser ses pieds au sol et de tenir son instrument traduit l'éducation, la grâce, le travail et la maîtrise.
Ses cheveux blonds sont sagement attachés sur la nuque, elle ferme les yeux en jouant tandis que son amie guitariste, guère plus âgée, pince ses cordes avec assurance et légèreté.
Une fugue de Bach, enlevée, riche d'harmonies subtiles et de changements de ton à couper le souffle, monte sous les voûtes qui amplifient et renvoient le son comme dans un amphithéâtre, et la magie l'instant d'après a disparu, la jeune fille a démonté posément puis rangé son instrument dans un petit étui garni de soie rouge, laissant flotter dans le silence qui s'instaure après elle deux minutes de bonheur intense…
Bora Bora.
E hari te fau.E toro te faaro.E no te taata.
Soit, en français : Le palmier croîtra, le corail s’étendra mais l’homme périra.
Je me suis permis de traduire car je ne suis pas certain que la langue polynésienne vous soit d’un usage très familier.
L’île de Bora Bora a été découverte en 1769 par Cook, qui est ensuite revenu y faire escale en 1777.
L’île, comme Raïatea et Tahaa est maintenue, au début du XIX°siècle, sous la domination d’un chef suprême, Tapoa.
Après la période d’évangélisation (1820-1860) s’instaure le protectorat français (1880).
Surnommée la perle des îles Sous le Vent, elle possède un charme indéniable.
On dirait que tout y est plus bleu, plus blanc, plus beau, plus riche, plus magique et plus mystérieux qu’ailleurs.
Dès l’aéroport, qui fait face au lagon, comment ne pas être saisi par cette couleur émeraude de l’eau, par cette lumière ensorcelante, par la majesté du mont Otemanu, posé au milieu de l’eau translucide et serti dans sa barrière de récifs coralliens ?
Cette perle est en fait un vaste anneau de corail cernant un lagon éblouissant de lumière et de couleurs.
L’exceptionnelle luminosité du lagon, émeraude et turquoise en fait probablement un des plus beaux endroits du monde.
En tahitien, Bora Bora (qui se prononce Pora Pora) signifie « né le premier ».
La légende affirme que l’île est apparue juste après la naissance de Raïatea, l’île sacrée.
Les géologues ont confirmé l’ancienneté de l’île par rapport à d’autres îles plus récentes.
On a répertorié une vingtaine de marae (autels sacrés), dont la plupart se concentre dans le nord de l’île, témoins silencieux de l’intense activité religieuse et sacrificielle qui s’y déroulait autrefois.
Particulièrement appréciée des touristes du monde entier, l’île constitue un rendez-vous cosmopolite privilégié où se retrouvent japonais, américains et européens, à telle enseigne que les polynésiens eux-mêmes semblent y résider en petit nombre.
Ce déferlement peut irriter et il faut savoir quitter le centre administratif de Vaitape pour retrouver un peu de la fraîcheur naturelle et de la splendeur de Bora.
La seule et unique route fait le tour de l’île, qui ne prend guère qu’une demi-journée.
Près de la pointe Farepiti j’ai découvert une boutique de curios tenue par une allemande.
On appelle curios (abréviation de curiosities) des produits de l’artisanat destinés aux touristes mais réalisés avec soin, et donc assez coûteux. Des tikis en bois ou en pierre, des objets traditionnels, quelques antiquités.
Celle-ci présente une rare collections de dessins et aquarelles de Boullaire, plus d’une cinquantaine d’œuvres, exposées sur un pan de mur qui me laisse pantois.
Jacques Boullaire a vécu à Tahiti dans les années trente et il est à mes yeux le seul artiste ayant dépeint la Polynésie avec un talent comparable à celui de Gauguin.
Il n’y a chez lui aucune recherche d’exotisme à deux sous, de plages de sable blanc et de cocotiers sur fond de lagon, d’image touristique et commerciale auxquelles cèdent tous les photographes qui vous font voir des vahinés plus ou moins dévêtues sur des plages magnifiques.
Boullaire, c’est l’esprit même de la Polynésie. Les femmes qu’il dessine sont un peu tristes, les sourires sont rares mais les poses sont élégantes et hiératiques.
C’est la fin du voyage et je ne peux m’offrir une de ces œuvres mais je prends le temps de les admirer, de savourer le plaisir de voir son travail admirable et peu connu…
La dame qui tient la boutique s’approche et me demande, avec un fort accent allemand :
-Fous aimez ?
Et nous commençons à parler de cet artiste prisé des seuls inconditionnels de la Polynésie, avant qu’elle ne m’avoue l’avoir bien connu. Très pien connu, même…
Et dans ses yeux très bleus cernés de pattes d’oie et des ridules discrètes qui assaillent les visages féminins après la cinquantaine, je lis toute la nostalgie qu’elle éprouve pour le Bora Bora d’avant les touristes, l’époque de Boullaire, justement, l’époque où elle même était jeune et séduisante…
Le regard perdu au delà des dessins accrochés au mur, elle soupire avec un léger sourire et j’ai l’impression que ses yeux se voilent discrètement.
Je me promets, en la quittant à regret, de revenir un jour.
Voila probablement pourquoi je n’en ai pas fini avec la Polynésie, même si c’est à l’autre bout du monde, même si c’est cher, même s’il y a des avions qui s’écrasent, des moustiques qui se jettent sur votre fragile peau d’européen avec une virulence rare, même si le décalage horaire au retour vous fait confondre le jour et la nuit pendant une semaine, même si Bora n’est pas ma préférée, même si…
Les îles Marquises.
Voulez- vous, l'espace d'un instant, faire une visite imaginaire des îles Marquises ?
Je vous y invite, comme à mon accoutumée, non pas grâce à un dépliant touristique comme le font toutes les agences de voyage, mais simplement avec des mots, il suffit de bien les choisir, évocateurs, colorés, parfumés, chatoyants…
La Polynésie centrale et orientale comprend de nombreux archipels d'îles volcaniques et d'atolls parsemés entre l'Equateur et le tropique du Capricorne.
Ses principaux regroupements insulaires sont les îles de la Société, les îles Cook, les îles australes, les Tuamotu et les Marquises.
Les îles de la Société se répartissent en deux groupes : les îles Sous le vent et les îles Sur le vent.
Les îles Sous le vent sont Raïatea où régnait autrefois la reine de la Polynésie, Tahaa, Bora Bora, avec son lagon d'un vert émeraude inoubliable, même si elle est hélas devenue trop touristique, et Huahine, probablement la plus belle, la plus mystérieuse, la plus authentique.
Nous y reviendrons car j'éprouve un attachement particulier à l'égard de cette dernière.
Les îles Sur le Vent sont Tahiti et Moorea.
Au nord des îles de la Société se trouve l'archipel des Marquises : Hiva Oa, chère à Gauguin et à Jacques Brel, tous deux y finirent leurs jours et sont enterrés dans le petit cimetière qui surplombe la ville, Nuku Hiva, avec ses mystérieuses têtes de divinités si chargées de puissance maléfique que même les européens se gardent bien de les toucher.
Contrairement aux autres îles polynésiennes, les Marquises n'ont aucun récif corallien, et ignorent donc la douceur du lagon, si bien que la mer vient battre les rives, les falaises et les côtes de toute sa puissance intacte, on pourrait dire que ces îles sont la Bretagne des mers du sud.
Décimée par les épidémies (rougeole, syphilis…) introduites dans les îles par les matelots, les colons et les explorateurs, la population marquisienne qui comptait plus de quatre cent mille habitants à leur arrivée a bien failli disparaître.
En 1928 on n'y dénombrait plus que deux mille cent cinquante personnes !
Contrairement à la population des îles de la Société, qui se caractérise par son extrême gentillesse, son sens de l'hospitalité, sa générosité, son insouciance et sa bonne humeur, les marquisiens, farouches guerriers, sont depuis toujours des gens méfiants, taciturnes et renfermés.
Dans les temps anciens, les Tahitiens avaient une peur bleue de ces colosses impressionnants, certains marquisiens frôlent les deux mètres et dépassent les cent kilos, rompus aux arts du combat, souvent armés de longs casses têtes, toujours prêts à en découdre et manquant rarement leur cible.
Les marquisiennes sont de magnifiques femmes à la peau cuivrée et aux pommettes hautes, moins sujettes à l'embonpoint gagnant avec l'âge que les tahitiennes.
Elles enduisaient traditionnellement leurs longs cheveux, plus frisés que ceux des tahitiennes, de diverses huiles odorantes confectionnées à base de coprah, de fleur de tiaré, et de différentes essences parfumées.
Cette coutume avait pour finalité d'exciter et d'attirer les hommes, il faut dire que comme les tahitiennes, d'ailleurs, les marquisiennes ne sont pas farouches et recherchent volontiers un compagnon pour une heure, une nuit ou pour la vie.
Du contact avec les européens, les marquisiens n'ont retiré que peu d'avantages, hormis l'élevage du cheval, qu'ils ignoraient, et qui leur permet à présent de chasser la chèvre et le cochon sauvage : leur fragile équilibre de vie au sein d'une nature sauvage s'est rompu, leur art sacré s'est transformé en artisanat de subsistance, leur religion a été traquée et a du céder le pas aux évangélistes puis aux pères catholiques.
Pire, ils on été contraints, au début du vingtième siècle, d'abandonner les sacrifices rituels qui cimentaient les peuplades des vallées.
En effet, la topographie des îles Marquises est totalement différente des îles de la Société : les vallées qui descendent en pente raide vers la mer sont séparées par des crêtes si abruptes que les tribus vivaient recluses dans leurs vallées, sans rien connaître des autres tribus.
Les incursions sauvages ou vengeresses faisaient toutefois partie de leurs traditions, que ce soit pour voler de jeunes femmes et en faire leurs épouses, pour piller, massacrer, mais également pour rapporter des prisonniers, donc de la viande.
Car dans la sombre histoire des Marquises, la viande est rare, la nourriture quotidienne est frugale, la chair est une fête.
La viande humaine est exceptionnelle, car toujours issue d'un autre clan, mais chacun l'apprécie à sa juste valeur, elle ressemble à de la chair de porc, en plus goûteux.
Les prisonniers étaient gardés dans de minuscules cellules de pierre construites à côté du marae.
Le marae est un autel en pierre volcanique servant de temple, de lieu de réunion et de lieu de culte.
Il est construit avec des pierres plates soigneusement agencées pour constituer une surface plane.
Des plaques de corail servent de siège et les dossiers de ces sièges sont également constitués de plaques de corail dressées.
La place honorifique du Grand Prêtre et des chefs de tribus est reconnaissable par la hauteur supérieure de leurs dossiers.
Certains marae pouvaient accueillir plus de mille personnes.
Jusqu'au début du vingtième siècle, les marae marquisiens servaient aussi à la pratique de l'anthropophagie rituelle.
Sous un tapis de pierres volcaniques soigneusement disposées, on faisait un grand feu qu'on alimentait en permanence de branchages, d'écorces de cocotiers, de noix de coco et de différents combustibles de manière à chauffer les pierres pendant plusieurs heures.
La victime du sacrifice, en général un prisonnier d'une tribu voisine, ou un blanc lorsqu'on avait la chance d'en capturer un, était proprement exécutée sur une pierre épousant exactement la forme de son cou, on lui sectionnait rapidement et délicatement la moelle épinière au niveau de l'occiput d'un coup de casse-tête expert.
Il ne fallait absolument pas que la tête se détache du tronc et les marquisiens avaient acquis une excellente maîtrise de ces exécutions rituelles.
Le corps dénudé était ensuite disposé sur les pierres plates et brûlantes, d'abord sur le dos, puis on le retournait sur le ventre sans cesser d'alimenter le feu qui se consumait sous les pierres.
La graisse, en brûlant, coulait, grésillait et dispersait dans l'air une fumée odorante qui mettait les convives en appétit.
Pendant que le Grand Prêtre officiait et rendait hommage aux dieux, aux tikis et aux ancêtres, les femmes surveillaient la cuisson et retournaient régulièrement le corps pour qu'il ne brûle pas et cuise bien sur toutes ses faces.
La cuisson durait généralement une demi-journée, c'est la raison pour laquelle on allumait le feu dès le lever du jour, en général vers six heures du matin.
Le prisonnier, qui avait traditionnellement jeûné pendant quarante huit heures, mais à qui on avait eu soin de donner à boire, était alors extrait de sa geôle de pierre et proprement exécuté d'un coup de merlin vers les neuf heures.
La cérémonie rituelle s'achevait habituellement vers midi.
Tandis que les différentes victuailles étaient dressées sur des feuilles de bananier, le Grand Prêtre était le seul à pouvoir vérifier la cuisson de la viande humaine.
Pour ce faire, il tirait délicatement une touffe de cheveux au sommet du crâne et si la cuisson était achevée, les cheveux se décollaient du crâne sans la moindre résistance.
La découpe rituelle pouvait alors commencer : le grand Prêtre et le Chef de la tribu s'octroyaient les morceaux nobles, et notamment la cervelle, qui leur était traditionnellement réservée, les guerriers mangeaient les muscles des bras et de jambes, pour acquérir la force de l'adversaire, les femmes et les enfants se partageaient le reste.
Le ciel est noir comme s'il préparait un orage.
A l'horizon, une bande bleutée laisse toutefois supposer que le soleil luit sur la mer.
Il fait horriblement lourd, des nuées de moustiques affamés nous assaillent, les chevaux gravissent péniblement le sentier noueux qui serpente jusqu'au sommet de la montagne.
Dans la végétation dense, les oiseaux se taisent à notre passage.
Et soudain, magnifique, imposant, majestueux avec ses dizaines de lianes qui tombent jusqu'au sol, apparaît le roi de cette forêt tropicale, ce mystère des mers du sud, l'arbre séculaire qui marche, le banian.
L'arbre, dénommé figuier de l'Inde ou figuier des banians, appartient à la famille des moracées.
Il présente une particularité unique au monde : ses nombreuses racines aériennes et pendantes rejoignent le sol, forment progressivement de nouveaux troncs, si bien que cet arbre est le seul à se déplacer.
Aux Marquises, et notamment à Hiva Oa, il naît en général dans la montagne, grandit suffisamment pour créer ses première racines épiphytes, puis entreprend son long cheminement vers la mer.
Le tronc de l'arbre fait plus de huit mètres de circonférence et sa ramure s'élève à près de quarante mètres.
Il est difficile d'imaginer qu'un pareil colosse puisse se déplacer, c'est pourtant un fait scientifiquement avéré.
Les marquisiens le respectent comme un être vivant à part entière, lui parlent et semblent même entendre ses réponses : il y a dans cette relation à la nature comme un mystère insoupçonné, une sorte d'animisme secret à l'égard duquel ils ne sont pas très bavards.
Le banian marche au gré des saisons, du cycle de la lune et de son humeur propre.
Il se déplace lentement, de la montagne qui l'a vu naître à la mer qui va fatalement l'engloutir, sans état d'âme, sans appréhension particulière, sans angoisse et sans remords.
Sa ressemblance avec le ficus elasticus, notre banal caoutchouc d'appartement, est incontournable, même si son tronc est beaucoup plus puissant.
En général, il met près de dix ans à descendre la colline et puis un jour, sans raison apparente, il arrive au bord de la falaise et sombre dans la mer…